dimanche 15 octobre 2017

Picturediting#1-2017

Picturediting#1, lundi 9 octobre 2017, Galerie du Quai, Isdat

Nous, regardeurs 
Tous ici, qui arrivons ce matin dans la galerie du Quai, sommes des "fabriqueurs". Fabriqueurs d'images et d'objets que nous apportons. Des objets d'art ? D'abord des objets qui nous concernent dans lesquels nous mettons le meilleur de nous-même. Oui, sans savoir vraiment pourquoi, attentifs à comment faire, nous avons l'habitude de regarder les objets que nous avons fait, presque de les scruter pour les faire parler, leur faire dire quelque chose de leur nécessité, c'est-à-dire de la nécessité pour nous, à travers eux, d'exercer notre présence au monde. Nous les regardons et en parlons alors du point de vue du fabriqueur. 

Mais ce matin, dans la galerie du Quai, tous ces "fabriqueurs" se sont transformés en "regardeurs" ! La transformation passe par d'innombrables gestes connus exécutés dans l'espace partagé : dérouler, marcher, soulever, plaquer, reculer, redresser, clouer, écarter, lever… La transformation passe aussi par regarder. Oui mais, regarder avec. Car pour que chaque photo trouve sa place, pour les articuler, créer des différentiels et des rapports de surfaces qui mettent en mouvement les possibilités du sens, chacun a dû "lâcher" ses propres images, s'en déprendre et trouver une position d'extériorité au milieu des autres, pour entrer dans un processus combinatoire. 

Position du regardeur : celui qui s'active dans l'espace vacant (entre les objets), glissant de compagnie dans les intervalles, pour que le lieu dans sa totalité devienne maintenant, pour l'occasion, un espace précaire, unifié et mobile (démocratique).


Le regardeur
Quelqu'un qui regarde, oui, je travaille pour lui. Si l'on me parle de public ou de spectateur, je ne sais pas qui c'est. Peut-être un outil marketing ? Donc, disons que le "regardeur", c'est celui à qui l'on passe l'œuvre, parce que c'est ça dont il s'agit, dans le fond. Un artiste produit un objet et à un moment donné, il s'en sépare, et quelqu'un d'autre le regarde. Et c'est à ce moment-là que commence la vie de l'œuvre : pour qu'elle existe, il faut que l'artiste s'en sépare. Je pense que cette coupure est l'acte essentiel pour qu'un travail devienne une œuvre — et qu'un regardeur se mette à exister. Cette coupure est un cadeau. C'est aussi pour cela que l'œuvre se doit d'être close. Parce qu'elle ne communique pas les résultats d'une expérience, elle permet l'expérience. Et à cette fin, il faut fournir au regardeur un objet parfaitement clos ou expiré de façon à ce que ce soit lui qui l'ouvre ou l'inspire.
Jean-Luc Moulène, catalogue Centre Pompidou, 2016


Toutes les photos sont : ici 

Participants : Noanne Adam, Cristelle Aguilo, Gay Ben Chetrit, Florine Berthier, Julie Branque, Aurore Clavier, Ilyess El Habchi, Naomi Henry, Clara Jude, Adrien Julliard, Cloé Labourdique, Marion Lefeuvre, Maeghan Leigh Mourier, Antonine Muscat, Paul Ricci, Paul Rigaud, Kaelis Robert, Pauline Sarrazy, Chanwei Tang, Nina Vial Mouillet

dimanche 8 octobre 2017

Appareils philosophiques

J’essaye juste de trouver le degré zéro de l’appareil photo ou l’appareil photo ultime si l’on veut. (Stephen Pippin)

Non, 2007
Appareil reflex Chinon 35 mm muni d'un tube métallique et de quatre miroirs permettant de faire la mise au point sur la pellicule.

Quantum Camera, 2009 
Appareil photo doté d'un moteur entraînant la pellicule dans une boucle infinie.   

Les Non Cameras sont des appareils trafiqués par Stephen Pippin qui deviennent inaptes à produire des photos. Par exemple le prototype Chinon CM-4s dont le tube qui tient lieu d'objectif est coudé quatre fois, un miroir placé à 45° à chaque coude, pour se retourner vers le dos de l'appareil — insondable activité des miroirs dans l'obscurité ! Cette machine est censée s'absorber dans l'enregistrement de sa propre activité… d'enregistrement photographique.
Stephen Pippin parle lui-même de "constipation photographique conceptuelle". A ce régime, il aura toujours une avance sur Edgerton et peut-être même sur la vitesse de la lumière ! Mais la théorie est aveugle. La théorie, c'est l'option de l'exacte concordance entre le moment où l'image se forme (au dos de l'appareil) et le moment de l'événement photographié (devant l'appareil). 

Les Non Cameras sont stériles et n'apportent jamais la preuve de leur activité.

Praktica, 2015
Appareil hybride 35 mm fabriqué à partir de deux modèles identiques superposés. Photographie réalisée avec l'appareil (100asa, f/8, 1s)
Symmetrical Superposition, 2009
Le boîtier d'un Pentax 35 mm a été équipé d'un objectif à l'avant et d'un autre à l'arrière de façon à ce que le plan du film soit à équidistance des deux téléobjectifs. Le film négatif nb a été rincé puis séché au labo pour ôter le revêtement opacifiant de la pellicule. L'image est réalisée au moyen de quatre miroirs produisant une sorte de boucle infinie de lumière. Photographie réalisée avec l'appareil.
   

Par contre, ceux que Stephen Pippin appelle les Appareils philosophiques conservent, eux, la faculté de produire des images. Il les maltraite physiquement mais il respecte leur intégrité "philosophique".
Tranchés, greffés, hybridés, superposés, dédoublés, décalés, retournés, ces appareils produisent des images louches, floues, de mauvaise définition. Peu importe, l'appareil reste un appareil de production, tout inadéquat qu'il semble être. L'image, elle, est une miraculée. Fragile, tremblante, évanescente, comme les apparitions dans les chambres noires primitives. Finalement la précision d'un geste de découpe ou d'assemblage se confronte à la précision technique de la machine. Le geste inscrit dans le corps de l'appareil porte atteinte au programme initial (l'image) en le détournant des critères convenus de réussite, c'est maintenant d'exploit dont il est question.
A l'échelle d'une architecture qui est celle de la "chambre photographique" l'attention de Stephen Pippin rappelle celle de Gordon Matta Clark coupant et rabaissant en 1974, la maison de Humphrey Street dans le New Jersey (Splitting).

Cross Sectionned Lens, 2014
Objectif Nikkor 70 mm coupé en deux et placé entre deux miroirs pour permettre à l'appareil de se photographier en coupe transversale. Ce spécimen fait référence aux publicités pour appareils photo des années 70, qui montraient un objectif en coupe révélant sa conception optique. Photographie réalisée avec l'appareil.
Transparent Camera, 2012
Elle fait écho au culte de la transparence. Le concept est que l'objectif va canaliser la lumière sur un support (plan film 4 x 5 inch) afin de produire une image. Cette lumière concentrée sera toujours plus intense que la lumière environnante.
Analogue vs Digital Composite Camera, 2015
L'appareil combine un reflex 35 mm analogique et un reflex numérique, tous les deux reliés à un seul objectif. L'objectif abrite un miroir permettant aux deux boîtiers de capter exactement le même point de vue. Débat entre l'argentique et le numérique ! Photographie réalisée avec l'appareil.
Il faut jouer contre les appareils photo.

mardi 3 octobre 2017

Avec la bouche

Frank Stella par Hollis Frampton, nostalgia, 1971
Bruce Nauman, Self Portrait as a Fountain, 1966
Franz Erhard Walther, Versuch, eine Skulptur zu sein, 1958
Début 1963, Frank Stella m'a demandé de faire son portrait. Il en avait besoin pour une affaire quelconque : l'annonce d'une exposition, ou peut-être son passeport. Quelque chose dans le genre. Je me souviens seulement que ça devait être vite fait. Une image ressemblante ferait l'affaire.
J'ai fait une douzaine d'images ressemblantes et il en a choisi une. Son marchand m'a payé le boulot.
La plupart de cette douzaine de visages semblent résignés ou mélancoliques. Celui-ci m'amuse car Frank a l'air complètement absorbé.
Je suppose que faire des ronds de fumée mobile peu de sentiments en dehors de ça.
En regardant cette photo récemment, je me suis rappelé, inexplicablement, une photographie d'un autre artiste faisant gicler de l'eau de sa bouche, ce qui, sans aucun doute est de l'art. Faire des ronds de fumée tient plus de l'artisanat.
Normalement, seuls les chanteurs d'opéra font de l'art avec leur bouche.

Hollis Frampton, nostalgia, 1971

dimanche 1 octobre 2017

Vue d'intérieur ou de plein air

Le posographe de Kaufmann, 1922, recto/verso
Le posographe de Kaufmann, 1922, mécanisme intérieur
Breveté en 1922 par A-R Kaufmann, le posographe est une ingénieuse petite machine permettant de déterminer le temps de pose d'une photographie. A la différence des habituelles tables de pose de l'époque, le posographe prend en compte la complexité de l'environnement dans son calcul. Un peu comme le font maintenant les cellules de nos appareils numériques.

L'influence sur la lumière des divers facteurs de l'environnement est traduite mécaniquement par un jeu de leviers et de bielles convenablement disposés, et dont les mouvements sont dérivés de tracés d'abaques analogues à ceux que l'on emploie dans l'industrie et les laboratoires pour résoudre les problèmes où l'influence de diverses données ne peut être représentée par une formule simple. 

Le posographe a la taille de la main. Il est formé de deux tableaux émaillés où sont notés sur des graduations tous les facteurs influençant le temps de pose. Le tableau d'une face sert pour les "Vues en plein air", et celui de l'autre face pour les "Vues d'intérieur".

Le tout est entouré d'un cadre en nickel poli, le long duquel glissent des index que l'on amène en regard des indications correspondant au cliché que l'on veut faire. Entre les deux tableaux est placé le mécanisme, robuste et discret, formé de leviers plats en métal articulés entre eux. Ce mécanisme relie les index à un curseur mobile dont les quatre pointes indiquent, sur une échelle graduée, les temps de pose pour les diverses émulsions du commerce.

Au temps de la prise de vue s'ajoute avec le posographe un temps d'observation et d'analyse du contexte, un temps de traduction du lieu en formules de langage simples et prédéfinies susceptibles par leur articulation de pointer une intensité de lumière.

Je me dis que lorsque j'ai positionné les 6 curseurs pour décrire au mieux la vue de plein air que je vais photographier, j'ai aussi, en retournant le posographe, décrit une vue d'intérieur que je ne connais pas.

jeudi 28 septembre 2017

Photographie appliquée

J’essaye juste de trouver le degré zéro de l’appareil photo ou l’appareil photo ultime si l’on veut. (Steven Pippin)
Steven Pippin, Laundromat Locomotion, Londres, 1996 - Polaroïd noir et blanc du dispositif test. Cet appareil en bois a été construit dans l'atelier pour tester à la fois les objectifs et le film haute sensibilité.
Steven Pippin, Laundramatic, 1989 - Photographies réalisées avec une machine à laver domestique pour la prise de vue et le développement.
Steven Pippin, machine à laver munie de son objectif et Laundromat self portrait, 1991. 
Après avoir passé un certain temps à étudier les mouvements des lave-linge à chargement frontal jusqu'à la fin du cycle de lavage et à tenter de fixer des caméras super 8 à l'intérieur du tambour, je me suis rendu compte que ces machines possédaient en fait toutes les caractéristiques pour produire par elles-mêmes de parfaites photographies ; il suffisait pour cela d'y ajouter quelques accessoires. Avec en prime la faculté de traiter ensuite le négatif en ajoutant simplement la chimie dans le bac à lessive et en lançant un cycle de lavage à l'eau tiède, les procédés de développement et de fixage de l'image coïncidaient parfaitement avec les étapes de lavage, rinçage et essorage de la machine.

Visuellement la machine à laver à chargement frontal est comparable à l'agencement d'un appareil reflex mono-objectif, le hublot de la machine tenant lieu d'objectif. SP


Steven Pippin, photogrammes du film Laundromat Locomotion documentant les étapes du projet, tourné à Bayonne, New Jersey, Etats-Unis.
Par ailleurs, considérée comme un appareil photo, la machine à laver présente une autre caractéristique remarquable : dans une laverie automatique, elle est boulonnée au sol, autrement dit, son champ de vision très restreint ne permet que de photographier des sujets situés à sa proximité ou bien d'autres passant devant elle par hasard. Mais ce détail a aussi l'avantage d'éliminer tout risque de "bougé" de l'appareil photo à la prise de vue. SP

Vue éclatée du matériel permettant la transformation d'une machine à laver en un outil efficace de reproduction photographique.
Shéma d'un objectif pour machine à laver.
Coffret contenant 12 objectifs en aluminium, des obturateurs, des châssis en bois, un équipement de flashs avec ampoules de rechange et une pompe à vélo pour l'installation de Laundromat Locomotion.
L'un des aspects du processus chimique quasi identique en photographie et dans le lavage du linge est le blanchiment : dans un cas, celui du négatif, dans l'autre, celui du vêtement. Il s'agit de décolorer tout ce qui est foncé ou noir afin de le rendre blanc ou transparent.
La tendance forcenée des lessives à laver toujours "plus blanc que blanc" fait écho à la recherche constante d'une plus haute définition et d'une meilleure qualité d'image en photographie. D'un côté, une plus haute résolution, une définition plus nette et une meilleure saturation des couleurs. Et de l'autre, des vêtements plus blancs, plus propres et plus stériles. SP

Steven Pippin, Laundromat-Locomotion (Walking in Suit), 1997, (76 X 76 cm chaque)
Tout a commencé en 1985 par une expérience rudimentaire intitulée Launderette Interior, utilisant une seule machine dans une laverie automatique située dans le sud de Londres. Ce lave-linge fournissait la première preuve des possibilités optiques (jamais explorées auparavant) de ces machines, et mettait en évidence cette juxtaposition aboutissant à ce qu'on peut nommer la "photographie appliquée".

Ce qui était fondamental pour moi, c'était de "réutiliser" la machine, de transformer un lave-linge "aveugle" en un dispositif optique, tout en conservant le sujet qui y était associé, celui des vêtements. L'idée de la masse de vêtements contenus dans la machine étant remplacée par l'image plus éphémère des vêtements projetés à l'intérieur sous l'action de la lumière réfléchie par un personnage en costume passant devant, à l'extérieur. SP

Dans la laverie restée ouverte au public, Richard Becker tente de lancer au galop le pur-sang Southberry Mack.    
Steven Pippin, Laundromat Locomotion (Horse & Rider), LL n°00, 1997. Douze épreuves positives par contact des négatifs originaux.

Plus je réfléchissais aux travaux de Muybridge, plus il me semblait nécessaire de lui rendre hommage, et même de poursuivre son œuvre en réalisant des études auxquelles il n'avait pas pensé. Cela impliquait donc un cheval et un cavalier pour reproduire la célèbre séquence vérifiant si, oui ou non, le cheval au galop a les quatre sabots décollés du sol. Malheureusement, au cours de cette session, le cheval sur le point de partir au galop, fut effrayé par, je suppose, l'une des vieilles dames qui, dans le fond de la laverie, s'efforçait de sortir brusquement son linge d'une machine.